Powerful Africa | Tech & Leadership | Juillet 2026

Permettez-moi de vous raconter quelque chose qui s'est passé à Paris le 11 juin 2026 et qui n'a pas eu, à mon sens, le dixième de la couverture qu'il méritait.
Ce jour-là, la Chambre de commerce internationale une institution fondée en 1919, qui représente 45 millions d'entreprises dans 170 pays, et qui n'avait en 107 ans d'existence jamais eu un seul vice-président africain a élu Rebecca Enonchong à ce poste.
Première Africaine. Premier siècle. 107 ans de patience.
J'aurais voulu que les manchettes du monde entier en parlent comme elles auraient parlé d'une finale de Coupe du Monde. Parce que c'est exactement ce que ça représente : l'Afrique qui entre dans la salle où les règles du commerce mondial se négocient, non plus comme invitée, mais comme décideuse. Et la femme qui y entre s'appelle Rebecca Enonchong. Camerounaise. Fondatrice d'entreprise. Bâtisseuse de hubs. Voix du continent. Et désormais, vice-présidente de l'institution commerciale la plus ancienne et la plus influente du monde.
Mais pour comprendre ce que ça signifie vraiment, il faut remonter plus loin.

À 15 ans, elle vend des journaux. À 17, elle manage l'équipe.

Rebecca Enonchong naît en 1967 au Cameroun, dans une famille où l'on construit des institutions : son père, le Dr Henry Ndifor Abi Enonchong, est un avocat de renom qui contribue à la création de ce qui deviendra le Barreau du Cameroun. Dans cette maison où l'on plaide et où l'on fonde, quelque chose se dépose en elle.
Adolescente, elle traverse l'Atlantique avec sa famille et s'installe aux États-Unis. À 15 ans, elle vend des abonnements à des journaux en porte-à-porte. À 17 ans, elle manage l'équipe qui faisait ce même travail deux ans plus tôt. Ce détail dit presque tout : Rebecca Enonchong n'a jamais été programmée pour exécuter. Elle est câblée pour diriger.
Elle étudie à l'Université catholique d'Amérique, où elle décroche un Bachelor puis un Master en économie. Elle travaille à la Banque interaméricaine de développement, puis entre chez Oracle Corporation, où elle s'immerge dans l'univers des solutions logicielles d'entreprise à grande échelle. En 1999, elle franchit le pas qui change tout : elle fonde AppsTech à Bethesda, dans le Maryland.

AppsTech : prouver qu'une entreprise africaine peut jouer dans la cour des grands

AppsTech devient rapidement partenaire Platinum d'Oracle. L'entreprise déploie ses solutions dans des gouvernements, des corporations et des institutions sur trois continents. Elle compte des clients dans plus de quarante pays. Rebecca Enonchong devient l'une des toutes premières femmes africaines à diriger une entreprise technologique de dimension véritablement internationale.
Ce n'est pas un détail. À la fin des années 1990 et au début des années 2000, le récit dominant sur l'Afrique et la technologie tenait en une ligne : consommatrice, pas créatrice. Destinataire d'aide, pas source d'innovation. Rebecca Enonchong, depuis son bureau de Bethesda, était en train d'écrire une autre histoire, et elle le savait.
En 2001, AppsTech ouvre au Ghana. En 2002, au Cameroun. Le retour vers le continent qui l'a vue naître ne se fait pas sans turbulences : elle décrira plus tard l'expérience camerounaise comme particulièrement éprouvante, avec des fermetures de filiales à la clé. Mais on ne juge pas une bâtisseuse à ses chantiers inachevés. On la juge à ce qu'elle construit sur les ruines.

Davos 2002 : dans la même salle que Larry Page

En 2002, le Forum économique mondial de Davos la distingue du titre de Global Leader for Tomorrow. Elle reçoit cette reconnaissance aux côtés de Larry Page, cofondateur de Google, et de Marc Benioff, futur patron de Salesforce. Une Camerounaise. Dans cette liste. En 2002.
Je vous laisse mesurer ce que cela représentait.
Les distinctions s'enchaînent ensuite avec une régularité qui finit par ressembler à une évidence : finaliste de l'African Digital Woman Award, citée parmi les cinquante femmes d'affaires africaines de l'année par New African, primée Women of Power par Black Enterprise, classée parmi les dix femmes fondatrices de la tech à suivre en Afrique par Forbes. En 2019, le Margaret d'Honneur lui est remis lors de la Journée de la femme digitale.
Mais Rebecca Enonchong n'a jamais couru après les prix. Elle courait après quelque chose d'autre.

La Silicon Mountain et le rêve des hubs

Revenons au Cameroun. Revenons à cette région de l'Ouest du pays que les initiés appellent la Silicon Mountain, nichée dans les hautes terres autour de Buea. C'est là que Rebecca Enonchong décide de planter quelque chose de concret : ActivSpaces, une pépinière technologique où de jeunes entrepreneurs africains peuvent transformer leurs idées en entreprises. Pas des discours. Pas des conférences. Des bureaux, des connexions, des mentors, des outils.
Parce que pour Rebecca Enonchong, le mot clé n'a jamais été la technologie. Le mot clé, c'est l'écosystème. On ne change pas un continent en lançant une start-up. On le change en créant les conditions pour que des milliers de start-up puissent naître, grandir et survivre.
C'est cette conviction qui la conduit en avril 2017 à la présidence du conseil d'administration d'AfriLabs, le plus grand réseau panafricain de centres d'innovation technologique. Elle est réélue en 2019. Sous sa gouvernance, AfriLabs fédère plusieurs centaines de hubs répartis dans une cinquantaine de pays africains, véritables incubateurs d'applications de santé, de plateformes éducatives, de solutions de paiement mobile, d'agritech et de cybersécurité. Plus d'un million d'entrepreneurs africains gravitent autour de ce réseau.
"Un hub, c'est plus qu'un espace de coworking. C'est l'Afrique qui se connecte à elle-même."

Africatechie : 300 000 personnes qui écoutent

Sur X, anciennement Twitter, elle s'appelle @Africatechie. Et ce surnom n'est pas une coquetterie numérique : c'est une identité de combat. Plus de 300 000 abonnés suivent ses prises de position sur la tech africaine, sur la gouvernance numérique, sur les coupures d'internet décidées par des gouvernements qui ont peur de leurs propres citoyens, sur les préjugés qui collent au continent comme une étiquette qu'on n'a pas demandée.
Elle y célèbre les innovations africaines avec une fierté qui n'a rien d'une posture. Elle y interpelle directement les décideurs. Elle y dénonce ce qui doit l'être. Et elle le fait avec ce mélange rare d'autorité technique et de verbe libre qui fait que les gens reviennent lire ce qu'elle écrit, même quand ça dérange, surtout quand ça dérange.
Elle est également co-fondatrice de l'African Business Angel Network (ABAN), réseau panafricain qui structure l'investissement précoce dans les start-up africaines. Parce que les idées ont besoin de financement, et que le financement africain pour les start-up africaines est encore trop rare, trop timide, trop conditionné par des standards qui ne correspondent pas aux réalités du continent.

Août 2021 : quatre jours de cellule

En août 2021, Rebecca Enonchong est arrêtée à Douala. L'accusation officielle : outrage à magistrat. Dans son récit, elle n'a jamais vu de mandat, jamais reçu de plainte formelle, jamais su quelle loi elle aurait enfreinte.
Elle passe quatre jours en cellule.
Sur les réseaux sociaux, le mot-clé #FreeRebecca s'embrase. Des entrepreneurs, des journalistes, des dirigeants de l'écosystème tech africain et mondial se mobilisent. Le 13 août 2021, elle est libérée. Elle remercie publiquement ce mouvement, non sans une ironie caractéristique : les procureurs avaient annoncé détenir des preuves de sa culpabilité. "Still waiting!", écrit-elle depuis son téléphone, quelques heures après sa sortie de cellule.
On essaie parfois de faire taire les voix qui dérangent. Certaines voix continuent de parler plus fort.

"Je ne suis pas un token"

On ne peut pas parler de Rebecca Enonchong sans parler de sa lutte pour la place des femmes dans la tech africaine. Elle siège au conseil d'administration de la World Wide Web Foundation. Elle est membre du Digital Advisory Panel du ministère britannique du Développement international. Elle figure au Women Global Advisory Committee et à l'ICT Task Force des Nations unies.
Mais c'est peut-être sa phrase la plus simple qui dit le mieux sa position : "Je ne suis pas un token. Trouvez d'autres femmes. Elles existent. Cherchez mieux."
Sur les grandes scènes internationales, elle refuse régulièrement de prendre place dans un panel où elle serait la seule femme. Pas par caprice. Par principe. Parce que quand la seule femme sur scène dit que les femmes sont capables, ça ressemble à une concession. Quand plusieurs femmes sur scène incarnent l'expertise, ça devient une réalité.
Elle a été élue Fellow of the Royal Academy of Engineering au Royaume-Uni — l'une des distinctions scientifiques et techniques les plus prestigieuses au monde. Une reconnaissance qui dit, en trois mots, ce que certains refusent encore d'entendre : l'excellence africaine n'a pas de plafond.

Paris, 11 juin 2026 : 107 ans d'histoire qui basculent

Je reviens au moment dont je vous parlais au début.
Le 11 juin 2026, la Chambre de commerce internationale tient son Conseil mondial à Paris. Une institution centenaire, qui représente les intérêts de dizaines de millions d'entreprises sur toute la planète. Rebecca Enonchong y siège depuis quatre ans au comité exécutif, portant la voix des entreprises africaines, des PME et du secteur numérique dans des salles qui ne l'avaient jamais entendue avant elle.
Ce jour-là, elle est élue vice-présidente.
Première Africaine dans ce rôle en 107 ans d'existence de l'institution.
Sur les réseaux sociaux, elle publie un message qui dit beaucoup de la femme qu'elle est. Elle célèbre, bien sûr. Mais elle précise aussi qu'il lui a fallu des années pour oser simplement être elle-même dans ces espaces, pour prendre la parole sans se rapetisser, pour être en désaccord sans s'excuser. Et elle lance un appel aux jeunes : "Trouvez des espaces où vous n'avez pas à jouer un rôle. Votre voix différente peut être exactement ce dont la salle a besoin."
Pas de tokenisme, dit-elle. Elle était là parce qu'elle avait quelque chose à apporter. Et ça fait 25 ans qu'elle le prouve.

Ce que Rebecca Enonchong représente pour nous

Je termine souvent mes articles en cherchant la bonne formule. Là, je n'en ai pas besoin, parce que le bilan parle de lui-même.
Une femme née au Cameroun qui, à 15 ans, vendait des journaux dans les rues d'une ville américaine et qui, à 58 ans, siège à la vice-présidence de la chambre commerciale la plus puissante de l'histoire du monde. Une femme qui a fondé une entreprise technologique compétitive sur trois continents quand le monde regardait encore l'Afrique avec condescendance. Une femme qui a construit des hubs pour que d'autres n'aient pas à reconstruire les mêmes murs qu'elle. Une femme qui a survécu à la prison sans jamais baisser la voix.
Elle dit souvent que l'Afrique n'a pas besoin de pitié. Elle a besoin d'opportunités, de connexions, de politiques qui permettent à l'innovation de respirer.
Ce que nous avons besoin de comprendre, nous, c'est que Rebecca Enonchong n'est pas une exception. Elle est la preuve que le continent produit, depuis toujours, des profils de cette trempe. Ce qui change, ce sont les scènes sur lesquelles ils montent. Ce qui change, c'est notre capacité à les voir, à les nommer, à les célébrer.
Powerful Africa existe précisément pour ça.

Rebecca Enonchong n'a pas attendu que l'Afrique soit reconnue pour agir comme si elle l'était déjà. C'est peut-être la leçon la plus puissante qu'elle nous laisse.



Sources : Afrik-Inform (portrait, juin 2026), African Leadership Magazine, Wikipedia, World Economic Forum, Forbes Africa

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